Une moquette rouge vif

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

 

La porte se referme sur le client mécontent qui s’éloigne en gesticulant, s’égosillant, persiflant. Il est rouge de colère, son souffle est court, ses yeux injectés de sang. La secrétaire a un mouvement de recul. Se pourrait-il qu’il s’écroule là, sur la belle moquette rouge flambant neuve ? Elle ne peut retenir un ricanement malsain : l’homme est très bien assorti à la moquette ! Elle est heureuse de son trait d’esprit, elle racontera cela tout à l’heure lors de la pause-café, moment de détente des langues de vipère de l’entreprise. Son patron sera fier d’elle, à tous les coups il lui accordera l’un de ses sourires qu’il réserve habituellement pour ses clients les plus huppés.

Oh, elle n’a certes pas une place très en vue dans cette petite entreprise qui ne compte que cinq employés, mais elle met tout en œuvre pour rester dans les bonnes grâces de cet homme égoïste et colérique qu’est son patron. La lourde tâche de palier aux travaux ingrats de secrétariat de ses collègues aux postes plus prestigieux lui impose de savoir rester en retrait de tout, discrète en tout temps, sans trop se mêler de ce que l’on raconte d’un point de vue professionnel, le comble serait tout de même que l’on remarque qu’elle est bête à manger du foin ! Mais lancer le prélude aux ignominies et immondices qui sortiront de la bouche de ce cher homme déclenche en elle le plus fort des sentiments : l’invincibilité. Ce patron à la langue acérée la fait se gargariser, se moquer d’autrui la plonge dans un état d’exaltation comme la vie ne lui en a jamais fourni. Si, peut-être au début, lorsqu’elle a rencontré son compagnon. L’amour, la tendresse, la volupté, le désir… Des sensations que son corps approchant de la cinquantaine a totalement occultées et qui ne trouve plus son salut que dans la méchanceté et le dédain des autres. Sournoisement elle reporte sur ses collègues sa fainéantise, profitant d’une petite gentillesse pour faire la sourde oreille aux reproches sur une lettre oubliée, un dossier mal classé… Et quand ledit collègue se retrouve dans le sacro-saint bureau pour se faire remonter fortement les bretelles, elle épie le moindre haussement de ton, jubilant de ses déboires.



Sa vie personnelle est évidemment un modèle, jamais un haussement de ton, une maison très bien tenue, des fils adorables, un compagnon parfait. Elle ne peut s’empêcher d’émettre des jugements sur la vie des autres. Comment ? Untel a crié après ses enfants ? Et une autre ne fait pas le ménage chez elle ? Le couperet tombe. La secrétaire a jugé.

Un boucan monumental retentit soudain dans le couloir. Elle est tétanisée, ne bouge pas de son bureau. Et si le client avait fait une attaque ? Il était très remonté tout de même. Personne ne semble avoir entendu. Tant pis, elle va attendre encore un peu. Si elle devait lui faire le bouche à bouche elle en mourrait c’est sûr. Elle se penche sur la lettre en cours, la relit une troisième fois, compare les chiffres annoncés à ceux listés sur les bordereaux. Cela a l’air correct. Dommage, en plus de la blague sur la couleur des joues du client assortie à la moquette, elle aurait pu se payer une bonne tranche de rigolade en insinuant que sa collègue avait fait une erreur devant tout le monde. Le téléphone sonne, elle décroche, reprend son rôle de secrétaire sympa pour glaner le plus de renseignements personnels et si possible honteux des clients.

Tiens, la sirène des pompiers, elle a bien fait de ne pas aller voir, à tous les coups le client gît dans le couloir, la langue pendante et les yeux révulsés. Peut-être un peu moins rouge ? Un peu perplexe tout de même, elle se demande si le teint change en cas de crise cardiaque. Il faudra qu’elle demande à son patron, il est expert-comptable et ne sait pas faire cuire un œuf mais est doté d’une telle science, il aura certainement quelque chose à dire sur la mort. Tout le monde l’écoutera. Et elle le regardera avec des yeux énamourés, rira lorsque les autres riront, heureuse d’avoir de nouveau lancé une conversation intelligente.

Cette fois voilà les collègues et le patron qui viennent prendre le café. Pourtant elle ne les a pas appelés. Habituellement c’est son rôle de sonner le moment de la pause, ces idiots n’en font qu’à leur tête. Elle se lève pour s’emparer de la verseuse. Sa main passe au travers. Réessaye, s’énerve, mais rien n’y fait. Ne comprend pas. Elle tente de se concentrer sur ce qui se raconte ici. Saisit des bribes de conversation. « La pauvre… malgré le massage cardiaque… pas cinquante ans… le visage aussi rouge que la moquette… ».

Sérina Ronddecuir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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